Emilie sirotait son pepsi à la terrasse du café de la place de l'hotel de
ville, les sourcils contrariés et la position nonchalante, comme ne savent le faire que les filles de 17 ans. Elle aurait préféré un coca, mais elle aurait aussi préféré la fermer quand la prof de biologie lui a demandé gentiment d'arrêter son scandale en plein milieu du cours de dissection d'amphibiens, mais on ne choisit pas toujours. Au lieu de trainer ses pompes abimées au milieu du couloir du lycée, profiter des derniers rayons de soleil était par contre une bonne initiative. S'insurger contre le fait de découper des petits animaux n'était pas en soi une idée stupide. Des femmes de 40 ans, pleine de maturité et de bon sens et de sagesse, en auraient fait autant. Le problème pour Emilie, c'était de s'insurger contre le fait de découper des petits animaux début octobre, quand personne ne vous connait encore, quand vous serez désormais aux yeux de tout le monde "la fille hystérique qui ne voulait pas voir ce qui se passe dans les boyaux des grenouilles". Génial. Vraiment génial.
Elle observa les passants. C'était quoi, sa honte d'écolier, à cet homme d'affaire ? Et au gentil serveur moustachu, c'était quoi ? A cette mère de famille un peu ronde ? Et à ce gamin à vélo, ce sera quoi ? Est-ce qu'il l'a déjà eu ?
Son regard bascula vers ce couple. Ils s'embrassaient à pleine bouche, les bras autour du cou, de la taille et de tout le reste. Ils souriaient en s'embrassant, comme si c'était la première fois ou quelque chose comme ça. Emilie sentit son coeur se dévisser pour se détacher de sa cage thoracique. Elle sentit tout son sang être pulvérisé d'un coup au cerveau.
Ce couple, c'était ses grand-parents.
Ses grand-parents qui s'embrassaient comme s'ils avaient 17 ans.
Je ne sais pas ce que c'est
Mais je le veux
Je ne sais pas à quoi ça mène
Les causes, les conséquences, les mensonges, les vérités
Que cela oblige à prendre
en considération
Je ne sais pas ce que c'est
Mais je sais que je le veux
Je veux que ce soit devant ma porte
A ma fenêtre
Sous mes yeux
Que ce soit beau et grandiose
Que ça explose en un million de particules chaudes
et légères
Au loin la musique qui crèpite
Et j'ai peut-être tort
Mais je veux que ce soit tout de suite
Et on verra après pour le reste
Sans ça le déluge peut bien arriver
Je ne sais même pas ce que c'est
Why am I always on a plane or a fast train
Oh what a world my parents gave me
Always
Travelin' but not in love
Still I think I'm doin' fine
Wouldn't it be a lovely headline
Life is
Beautiful on a New York Times
Rufus Wainwright - Oh, what a world
Il y a tout un tas de raisons qui font que les gens me tapent sur le système, de manière constante et vivace, du matin au volant de ma voiture au soir quand je ferme mes volets. Vous direz que je suis caractériel, colérique ou simplement con. Mon psy dira que j'ai un problème avec mon père, et donc avec moi-même. Mon boss dira que je suis trop stressé. Ma voisine dira que j'écoute trop de musique pleine de rage aux paroles aussi métaphoriques que pessimistes. Et je vous dirai qu'il est plus facile de trouver des explications de comptoir que d'imaginer réellement ce qui se passe dans mon cerveau. Probablement que je ne supporte plus que les seules personnes qui m'arrêtent dans la rue soient les enquèteurs IPSOS. Probablement que je commence à en avoir ras le cul de payer un abonnement à France Télécom pour ne recevoir que des appels de banque, d'agences de voyages, de sociétés de téléphone portable et autres vendeurs de voitures pour me refiler toute leur merde à consommer. Probablement que je suis épuisé. Probablement que je commence à trouver le temps long. Et probablement que tout ceci n'est qu'une question de karma, qu'un truc que j'aurais bien cherché et qui se serait transformé en cercle vicieux.
Mais j'y arrive pas.
Je regarde le JT de 20h en dînant, j'écoute France Inter en me brossant les dents, j'ai ma part de tragédie chaque jour gràce à ses nouvelles, je suis là quand les gens s'insultent sur la route et se jalousent les uns les autres au bureau, je n'entends les voisins que quand ils se disputent, et sans réfléchir, là tout de suite, je peux vous citer 3 connaissances qui sont sous anti-dépresseurs.
Je voudrais avoir mon lot d'étincelles.
Mais j'y arrive pas.